Yaron Herman :
À la recherche de la création infinie

Classical and Jazz Madness ! Ce pourrait être l'adage de Yaron Herman, pianiste de jazz féru de croisements entre les univers et de projets insolites. Mais il s'agit du nom de sa collaboration avec David Greilsammer et la Geneva Camerata. En est né Sounds of Transformation, paru en ce début d'année 2018 chez Sony Classical : 75 minutes de musique instrumentale autour d'œuvres de Lully, Purcell, Ives, Rameau, Marais, et Ravel, où chaque pièce classique est dédoublée par sa version jazz. Après une tournée triomphante clôturée à l'Elbe Philharmonie, le pianiste virtuose nous parle de cette expérience et ses dialogues entre les genres musicaux.

Comment ce projet est-il né ?
David Greilsammer et la Geneva Camerata en sont à l'origine. David a construit le programme et j'ai improvisé sur les arrangements. Nous avons travaillé ensemble il y a trois ans. Alors quand cette année l'opportunité d'enregistrer Sounds of Transformation s'est présentée, nous étions tous les deux partants pour approfondir ces ponts entre la musique classique et le jazz.

Vous a-t-il était facile d'emmener les musiciens de l'ensemble à improviser ?
Certains se sont lancés spontanément, d'autres étaient plus réticents. Ensemble, nous avons déterminés pour chaque parties improvisées un cadre précis, mais pas un ordre de passage : lors des représentations, je désignais les musiciens en fonction de l'instant, peu importe le pupitre. C'était magnifique de voir des personnalités se révéler... On a même eu droit à un solo d'alto à la Jimmy Hendrix !

L'interaction entre les styles a toujours tenu une place importante dans vos projets...
Absolument. Dans mes premiers disques, des extraits du Liberame de Fauré côtoient des standards de jazz, comme de la musique traditionnelle et des morceaux pop.

Est-ce essentiel pour vous de cultiver un équilibre entre jazz et musique classique, improvisation et interprétation ?
Dans l'un ou l'autre genre, les œuvres sont comme une matière première pour l'improvisation. Je choisis des pièces qui me touchent et en explore le processus de création, les dissèque, fragmente des motifs, les sors de leur contexte... L'improvisation est la porte de l'infini !

Y a-t-il des genres musicaux qui se prêtent particulièrement à l'improvisation ?
La musique classique est pour moi une matière première particulièrement noble pour pouvoir construire des édifices divers et variés... Mais il n'y a pas de règles. Comme dans les relations humaines, on se découvre des affinités, un feeling avec certaines musiques.

Quels sont les obstacle que l'on rencontre en improvisant ?
Le questionnement est fertile mais le jugement associé la culpabilité et la peur ne profitent ni à la création, ni à la vie. Apprivoiser ses angoisses est essentiel et chacun a sa manière d'y parvenir. Personnellement, j'ai besoin d'un espace de liberté dans ma sphère privée où je peux tout expérimenter. S'autoriser le droit à l'erreur c'est pourvoir développer un univers, un langage et des outils de création.

L'improvisation est souvent perçue comme un acte mystique. Quel est la part de l'apprentissage technique dans une pratique qui ne paraît découler que du « feeling » ?
L’improvisation ne s'improvise pas. Il faut réfléchir à ce que l'on veut exprimer, comment et pourquoi. Cette intention qui vient du cœur n'a pas besoin d'être complexe. Une note placée au bon endroit, au bon moment, avec le bon rythme, c'est déjà phénoménal! C'est une construction artisanale qui demande de la rigueur et de la persévérance. Quand l'improvisateur connait les motifs en temps réel, il manie ces outils, les connecte et les change en permanence.

Qu'avez-vous perçu de la relation des musiciens d'orchestre vis-à-vis de l'improvisation ?
Ils expriment souvent un complexe vis-à-vis de la création. Même si son degré varie dans l'interprétation, ce n'est pas de la composition. L'approche des concerts est aussi différente car en jazz, nous sommes détachés de la partition. Nous avons beaucoup à apprendre des musiciens classiques en matière d'interprétation, de son, de concentration, d'exécution, du jeu d'ensemble et nous, nous pouvons apporter une fraicheur du regard et une capacité à accepter l'imprévu de l'instant présent et une certaine liberté du geste et de la pensée musicale.

De votre formation en jazz, comment êtes-vous arrivés à la musique classique ?
Mon amour pour le piano et son répertoire infini en ont été les vecteurs. Les milliers d'œuvres pour cet instrument sont une source inépuisable de beauté et de connaissances... Comment ne pas s'y immerger ?

Une fontaine de jouvence en somme !
Est-ce un conseil que vous donneriez-vous aux jeunes musiciens, étudiants ou non, d'explorer d'autres horizons ?

Oui, et pas que musicaux. Sortez, lisez, méditez, faites du yoga, ne négligez pas votre corps... Tous les conseils que l'on peut donner à quelqu’un qui est prêt à les entendre. L'idée c'est de pouvoir s'ouvrir à une autre dimension. Je fais de la musique parce que je pense qu'elle nous donne l’aperçu d'une existence parallèle où seul l'instant présent est vécu pleinement.

Vous disiez tout à l'heure que le public est de plus en plus friand du mélange des genres musicaux. Pensez-vous qu'il soit las d'écouter les mêmes œuvres interprétées ?
Si l'on ne fait que recréer on va seulement avoir des jolies choses... Le public de la musique classique évolue, notamment grâce au travail des programmateurs et musiciens qui approfondissent ses liens avec d'autres genres et vont vers un jeune public. Aujourd'hui, celui de la musique classique est âgé. Dans une vingtaine d'années, il y aura une majorité de jeunes dans les salles de concerts classiques.... ou bien elles seront désertes. Il reste des dinosaures qui les rempliront jusqu'à la fin de leur vie avec les programmes extraordinaires qu'on leurs connait. Mais avoir un nom ne suffit plus : il faut de la créativité.

Si le public s'ouvre davantage à des nouveautés musicales, comment expliquez-vous ce manque de connexion avec la musique contemporaine, et parfois avec le jazz ?
C'est une question d'éducation. On s'oriente naturellement vers ce que l'on comprend. Aujourd'hui, le décalage entre la musique dite « savante » et la musique populaire, simplifiée à l'extrême, s'est tellement creusé que les auditeurs ont de moins en moins de repères.
Je suis fou de musique contemporaine, mais quand j'ai besoin que l'on m'explique la musique, je sais qu'il y a un problème. Je crois que les humains ont à la base un rapport intuitif à la musique, qui passe d'abord par le cœur avant d'être intellectualisé. C'est James Brown, ça bouge, ça groove. Aussi, notre attention est limitée, on « zappe ». Le discours d'un improvisateur, qui se développe avec complexité, demande une participation de l'auditeur, une écoute active. Mais j'ai la sensation en jazz que l'on est plus proche de quelque chose de physique, d'intuitif.

Une idée sur la marche à suivre pour connecter davantage le public a cette musique ?
Maintenir des perspectives et des ouvertures est indispensable. Octroyer déjà une plus grande place à l’interaction entre les genres et à l'improvisation au sein des cursus pédagogiques. Les exemples de collaborations sont fréquents, mais restent anecdotiques dans la masse du système éducatif.

Avez-vous d'autres projets qui mêlent la musique classique et le jazz ?
Un nouvel album en trio se prépare, beaucoup de compositions, et quelques beaux concerts, notamment le 25 juin au Trianon Paris avec Haggai Cohen-Milo, Ziv Ravitz, Michel Portal, Thomas de Pourquery, Federico Casagrande et le Quatuor Zaide1... ça en est un bel exemple !

1) https://www.letrianon.fr/fr/programme/tel-aviv-paris